De l’oubli comme méthode
Ces quarante dernières années, nous avons consenti à une suite ininterrompue de compromis. Nous avons rangé les drapeaux rouges, cessé de chanter L’Internationale. Marx, Engels et Lénine sont devenus des auteurs « à contextualiser », donc à tenir à distance ; la révolution bolchevique, un simple synonyme de dictature ; la Commune, un épisode marginal, trop complexe pour être transmis. La disparition de l’URSS a été présentée comme la preuve définitive de l’échec de toute alternative systémique, scellant dans le même geste l’illégitimité de toute pensée socialiste.
Même la Révolution française est désormais soupçonnée d’excès irrémissibles : la Vendée, la Terreur, Robespierre. Rousseau lui-même paraît suspect, comme si toute radicalité de la pensée annonçait déjà le pire.
Peu à peu, tout ce que le socialisme avait produit aux XIXᵉ et XXᵉ siècles s’est effacé du récit commun. Non par réfutation, mais par disqualification morale. Et dans ce mouvement, l’esprit même des Lumières, l’idée d’émancipation, de conflit politique assumé, de transformation consciente du monde, est devenu sulfureux, embarrassant, presque dangereux.
Il n’a pas fallu de violences ouvertes ni de défilés paramilitaires pour en arriver là. Il a suffi de rendre le passé critique illégitime, la mémoire conflictuelle suspecte, et toute ambition de transformation radicale irresponsable. Le politique s’est alors réduit à la gestion, le désaccord à une faute morale, et l’ordre est apparu comme la seule valeur raisonnable.
Dès lors, il n’y a rien d’étonnant à voir se diffuser, un peu partout en Europe, des régimes autoritaires sans apparat, sans emblèmes tapageurs.
Car c’est bien là, dans ses effets essentiels, tout le programme des régimes fascistes du XXᵉ siècle qui se réalise.
Lorsque les anticorps démocratiques ont été patiemment neutralisés, l’autorité n’a plus besoin de s’imposer : elle est déjà là, en acte.