Définir le fascisme ?
Le fascisme ne doit pas être compris uniquement comme une forme historique déterminée, liée à des régimes du XXe siècle incarnés par Benito Mussolini ou Adolf Hitler, mais comme une possibilité anthropologique minimale, toujours latente dans les structures sociales et les dispositions ordinaires.
À son niveau le plus élémentaire, il ne constitue pas une doctrine cohérente, mais un noyau de rejets et d’adhésions : rejet de l’égalité, de la démocratie et de la solidarité, conjugué à une adhésion à la hiérarchie comme ordre naturel du monde social. Ce noyau ne produit pas nécessairement un régime fasciste ; il peut demeurer diffus, fragmenté, à basse intensité. Mais dès lors qu’il s’intensifie, il tend vers une organisation du social fondée sur la sélection, l’autorité et la domination.
Dans les sociétés contemporaines, ce processus ne passe plus nécessairement par la violence ouverte ni par la centralisation autoritaire du pouvoir. Comme l’a suggéré Byung-Chul Han, la contrainte cède la place à l’adhésion, la répression à l’auto-discipline. Toutefois, ces analyses des effets doivent être prolongées par une interrogation sur leurs conditions : ce déploiement repose sur la convergence de logiques économiques (généralisation de la compétition), techniques (organisation algorithmique des hiérarchies) et psychiques (désir de reconnaissance, besoin d’ordre, intériorisation des normes).
Il en résulte une forme de fascisation diffuse, dans laquelle les conditions mentales du fascisme se développent sans en adopter la forme politique explicite. La société peut alors devenir profondément hiérarchisée, autorégulée et traversée par une compétition généralisée, sans avoir recours à la violence massive ni à la suppression formelle des libertés.
Le fascisme ne disparaît pas ; il se transforme. Il ne s’impose plus toujours par la force, mais se réalise dans les structures mêmes du social, lorsque la hiérarchie devient désirable, la compétition évidente et la domination acceptable.